jeudi 11 mai 2017

Rencontre à la cloche


J'ai parfois l'impression d'être un clochard, comme ce soir à Gênes, attendant l'heure d'embarquer, je trouve opportun de cuisiner mes lentilles-carotte-oignon sur le parvis désolé du porto passengieri, entre une croisée d'autoroutes et un centre commercial dans un bac à plantes qui a perdu de sa superbe il y a bien longtemps, si tant est qu'il en ait eu. 



Quand arrive Moktar, un Tunisien replet et accorte, intrigué par mon déballage. Il bredouille quelques mots de français, plus que moi d'italien ou d'arabe. 
Il me demande un peu d'alcool pour alimenter son ingénieux réchaud de fortune fait de 3 briques, d'une vieille boîte de sardines trouvée au milieu du parterre, et d'un vieux mouchoir en papier que j'arrose de "bio-éthanol". 



Décidément le coin est prisé des cuistots d'infortune. 
Avec son compagnon Zehaïé nous partageons nos repas, quelques cigarettes et un verre du magnum de mauvais vin italien, "il rubicondo", qu'ils débouchent en poussant bien fort le bouchon à l'intérieur. Leur plat en sauce tunisien dont je n'ai pas retenu le nom est délicieux (concentré de tomates, harissa, aubergines, petits pois et un gros piment qui flotte par-dessus, mangé en trempant une quigne de pain rassis dedans). Leur salami de cheval un peu moins. 
"Mange, mange !"
"Grazie, grazie" avec force gestes pour combler nos lacunes respectives, surtout les miennes. 
Ces 2 vagabonds ont en effet écumé le pourtour de la Méditerranée. Presque partout ils se sont fait chasser par la fameuse hospitalité européenne à grands coups de PAF. Police aux frontières. 
Moktar est dans l'import-export, il passe une dizaine de jours en Tunisie, une autre en Italie, et charge sa maigre fiat cinquecento de marchandises rares de chaque côté. 
100 dinars la traversée, 250€ me convertit Zehaïé. Je n'ai pas vérifié le taux de change mais je crois sans peine que c'est cher. 
Moktar a sa carte de séjour italienne permanente. Zehaïé, rien. Après avoir vécu clandestinement 5 ans à Ajaccio, il me demande si je sais comment lui obtenir des papiers. Les 2 mains ouvertes au niveau de la taille dans un haussement contri des épaules, je lui exprime mon désarroi, Moktar lui répond : "une femme, y'a que ça". Je ne dis rien mais pense : "Et encore....."
Ils connaissent les représentants politiques de France mieux que moi n'importe quel autre pays. Me glissent que Chirac comme Hollande n'étaient pas si mal, que Sarkozy méritait des baffes et que Marine lepen est folle à lier. 
Leur bateau est samedi, on est mercredi, ils vont attendre 3 jours sur ce parvis, gardant toujours un sourire un peu désabusé que je fige avant de les quitter. 



Je me sens un peu démuni de ne pouvoir les aider dans leur quête d'une identité "officielle " documentée, autorisée, que par un souhait de bonne chance. Frontières infranchissables pour eux, tandis que mon passeport français me les ouvrent toutes ou presque. Comment ne pas éprouver de la honte à exhiber ce sésame. 
Des ponts plutôt que des murs. 
Frontex de merde. 
De mort. 
De mac. Ronds, Donald, intosh à pomme cultivée par les uns, croquée par les autres. 
Appels d'air, migrants d'un côté, expatriés, voyageurs, touristes de l'autre. 



Ciao ciao Genova, embarquement imminent


















Stephen dronval

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire